
Transcription
Original in French · printed
Original text (French)
Un récit révolutionnaire sur Georges d'Horrer
Le gouvernement de l'URSS, en 1935, a fait publier plusieurs récits de la conquête du Turkestan par les communistes (bolcheviques) russes. Le récit « La guerre des sables » concerne le comte Georges d'Horrer, plénipotentiaire du gouvernement Kerensky. L'auteur, apparemment un petit ouvrier devenu bolchévique, tâche d'illustrer, d'une façon très naïve, « l'aristocrate réactionnaire, le comte Dorrer, envoyé par le gouvernement bourgeois de Kérensky pour égorger la liberté et la classe ouvrière ». Il est impossible de rendre en français, à moins qu'on y travaille, une traduction exacte reproduisant l'esprit de l'auteur.
Mais dans le livre de l'écrivain français contemporain Marcel Aymé (roman : La rue sans nom), un personnage nommé Cruseo parle des « riches » en usant d'un langage presque identique. L'auteur bolchévique, sans doute innocent dans son ignorance et sa stupidité extrêmes, dépeint le comte incarcéré par les ouvriers. L'auteur le rapporte « vrai allemand », vrai fils de Saint-Pétersbourg.
« Le prisonnier est élégant, même en prison. Son paletot est élégant. Il a un chapeau haut-de-forme luisant, couvert d'un mouchoir de soie. Il a aussi une canne aristocratique avec un manche d'ivoire. Il est toujours poli et réservé, il est toujours bien rasé et parfumé », etc.
Cependant, l'auteur sait que le comte dirige un complot, une trahison. Il est libéré. Il se rend avec ses compagnons, généraux et officiers, pour faire un discours aux indigènes de Taschkent. Mais la foule n'est point enthousiasmée, elle fléchit lorsqu'une poignée de héros révolutionnaires (l'auteur probablement inclus) s'empare du comte, de son chapeau, de sa canne etc., et le reconduisent en prison. Après un conseil, les ouvriers révolutionnaires le fusillent avec d'autres, pour éviter une autre tentative d'évasion. L'exécution a eu lieu le 13 décembre 1917.
Cette narration est très typique de la littérature et de la propagande des Soviets, 1915-1935. Le peuple libre s'efforce de combattre ou de neutraliser les aristocrates habillés en boulevardiers de Paris de la fin du XIXᵉ siècle ; le prolétariat se sent en vrai danger. L'auteur, cependant, a soin de convaincre le lecteur que le malfaiteur d'Horrer est en effet un ennemi du peuple. Sa tenue le divulgue comme séducteur dangereux des foules révolutionnaires. Sa canne, ses gants, sont des armes redoutables. Ses façons allemandes, politesse et réserve, indiquent que le comte est dépourvu de tout sentiment humain. Comme littérature populaire, des récits pareils sont du plus grand intérêt.
Les d'Horrer de Russie (comme le furent leurs parents Rachette et Djounkovsky) sont des gens modestes qui travaillent à améliorer le sort de la population, sans se mêler à la politique ou à la haute finance ni courtiser la haute société ou la Cour. Leur position sociale leur donne cependant toutes les possibilités. Mais, au lieu de devenir des officiers de la Garde, coureurs de femmes ou d'héritières riches, ils vivent modestement dans les provinces. Cependant, le peuple russe, ingrat, les montre comme « Allemands sans cœur », ennemis du progrès et individus vicieux. D'autres mentions des auteurs soviétiques rapportent que le comte Georges d'Horrer entretenait des plans grandioses concernant le développement du Turkestan et de l'Asie centrale.
English translation
A revolutionary account of Georges d'Horrer
In 1935 the government of the USSR had several accounts published of the conquest of Turkestan by the Russian communists (Bolsheviks). The account « The War of the Sands » concerns Count Georges d'Horrer, plenipotentiary of the Kerensky government. The author, apparently a humble worker turned Bolshevik, tries in a very naive way to portray « the reactionary aristocrat, Count Dorrer, sent by Kerensky's bourgeois government to cut the throat of freedom and of the working class ». Unless one works hard at it, it is impossible to give an exact translation in French that renders the spirit of the author.
But in the book by the contemporary French writer Marcel Aymé (the novel La rue sans nom), a character named Cruseo speaks of « the rich » in almost identical language. The Bolshevik author, no doubt innocent in his extreme ignorance and stupidity, depicts the count imprisoned by the workers. The author describes him as a « true German », a true son of Saint Petersburg.
« The prisoner is elegant, even in prison. His overcoat is elegant. He has a shiny top hat covered with a silk handkerchief. He also has an aristocratic cane with an ivory handle. He is always polite and reserved, always well shaven and perfumed », etc.
However, the author knows that the count is leading a plot, a betrayal. He is released. He goes with his companions, generals and officers, to make a speech to the natives of Tashkent. But the crowd is not at all enthusiastic; it wavers when a handful of revolutionary heroes (probably including the author) seize the count, his hat, his cane, etc., and take him back to prison. After a council, the revolutionary workers shoot him along with others, to prevent another escape attempt. The execution took place on 13 December 1917.
This narrative is very typical of Soviet literature and propaganda of 1915-1935. The free people strive to fight or neutralise the aristocrats dressed like Parisian boulevardiers of the late 19th century; the proletariat feels in real danger. The author, however, takes care to convince the reader that the villain d'Horrer is indeed an enemy of the people. His dress reveals him as a dangerous seducer of the revolutionary crowds. His cane and his gloves are fearsome weapons. His German manners, politeness and reserve show that the count is devoid of any human feeling. As popular literature, such accounts are of the greatest interest.
The d'Horrers of Russia (like their relatives the Rachettes and the Djounkovskys) are modest people who work to improve the lot of the population, without meddling in politics or high finance, or courting high society or the Court. Their social position nevertheless gives them every opportunity. But instead of becoming Guards officers, chasers of women or of rich heiresses, they live modestly in the provinces. Yet the ungrateful Russian people show them as « heartless Germans », enemies of progress and vicious individuals. Other mentions by Soviet authors report that Count Georges d'Horrer had grand plans for the development of Turkestan and Central Asia.